Celui de Bonnard, raconté par Guy Goffette
par florencebenedettigall
Bonnard sait que ses heures sont comptées. Il est allé aussi loin qu’il a pu dans son regard et en revient rasséréné. Au fond du noir, il y a toutes les couleurs de L’Amandier en fleur, le dernier tableau auquel il travaille. Et c’est un cri d’amour à la vie. Un arbre pour finir et ne pas finir, un arbre debout comme un homme. Pas n’importe quel arbre, pas n’importe quel homme. Mais celui qui fleurit en hiver quand tout ce qui se tient autour fait le mort, celui qui met le plus de lumière dans la ténèbre, avec ses boules de fleurs blanches, un arbre pour rappeler à l’homme que la vie ne meurt pas, mais seulement ses apparences qui sont des masques. C’est cet arbre-là que Pierre est allé chercher au plus profond de lui-même, sans y penser, sans le vouloir. En le peignant, il n’a pas vu sans doute qu’il faisait, après le cheval de cirque, un autre de ses autoportraits. Il n’a pas vu que les branches de l’amandier étaient noires et noueuses comme ses propres bras, pas vu que la blancheur de ses cheveux épousait celle des fleurs, non, il a senti monter l’arbre en lui, percer les bourgeons au bout de ses doigts, fleurir la vie qui n’a pas de fin.
« Il ne s’agit pas de peindre la vie. Il s’agit de rendre vivante la peinture. »
De son lit, avant de mourir, il a appelé Charles Terrasse, son neveu, et lui a désigné l’Amandier posé par terre: » Ce vert, sur le terrain, là, ne va pas. Il faut du jaune. » Charles lui a tendu le pinceau et tenu la main, et Pierre a renversé d’un geste sur la terre au pied de l’arbre tout l’or de sa vie: le champ de blé où Marthe l’a fait rouler, la flamme dans l’oeil du cheval et ses ailes de papillon de l’an 2000.
Elle, par bonheur, et toujours nue
Le papillon de l’an 2000 chapitre 4
Guy Goffette.