Retour vers les amandiers
by florencebenedettigall
Ils explosent en cette fin d’hiver dans les vergers et les jardins du sud. Les amis m’en envoient comme des reflets, pour moi mélés à mes propres images fixées et réactivées, et aux textes de Camus, et ceux si délicats de Jacottet que je retrouve avec délices, dans ce petit livre dont il faut couper les pages… de la lame détachant les pages, j’ai l’impression de faire jaillir tout délicatement une mousse légère blanche éclairante que je peux refermer avec le même plaisir.
Les lignes sur les amandiers en fleurs, déjà lues il y a longtemps se mêlant à mes souvenirs émerveillés, répétés, revivifiés par la magie de la mémoire et des mots produits. Le pouvoir du poète est bien cette capacité à faire vibrer en chacun des zones qui rejoignent celles de bien d’autres, et concernant les amandiers, il me plait de rêver à tous ces amandiers de nos mémoires et de nos imaginaires, se superposant, frémissant ensemble ou les uns après les autres, et à tous ces pétales qui s’envolent en une voie lactée fourmillante de vies inconnues et de mondes morts et de mondes à venir.
Les images des uns des autres ne parlent finalement que de »bientôt » de « déjà » de « naguère » de « tous les hivers » …peut-être est-ce la seule force de ce mirage, sa répétition d’attente de vie d’attente de beauté fragile et de cette disparition, présage d’un futur, la formation des douces amandes.
Je relis « A travers le verger », de Philippe Jaccottet, je reprends le mouvement final, mais il faudrait tout reprendre, de même que parfois quelques mesures émouvantes, si émouvantes, d’un concerto pour clarinette de Mozart, entraînent la réécoute de l’ensemble, et encore et encore…
Je pense à présent à des histoires de voyageurs franchissant un col dans un tourbillon de neige. Cela seulement, rien de plus: sans savoir, sans chercher ce qu’il advient d’eux de l’autre côté. Le tourbillon de ce verger est-il en même temps le voyageur? Je ne veux rien affirmer, ici, en ce moment. Je risque un mot, une image, une pensée, je les retire ou les abandonne, c’est tout, puis je m’en vais. Le vent souffle, ne souffle plus. J’ai ce verger derrière moi maintenant, c’est à peine s’il a touché terre, il ne le peut pas, pourquoi est-ce qu’on voyage, pourquoi est-ce qu’on marche, j’ai l’âme enveloppée de neige tout à coup, mais ce n’est pas une neige venue d’en haut et qui tombe, et qui ensevelit sous un froid chuchotement, celle-ci monte, flotte, fait halte.
Tu l’as croisée. Ne te retourne pas.
Elle a ouvert, elle a fermé les yeux.