Mots de glycine

Mois : mars, 2016

gravé du fond des âges

by florencebenedettigall

Il est venu se mêler au fouillis sonore de chaque matin, issu des taillis et arbustes de vers chez moi.

« Passereau, torcol fourmiller ou perdrix? Figé sur l’enveloppe d’un éclat de silex, un oiseau gravé il y a près de 35.000 ans vient d’être décrit dans le Journal of Archaeological Science: Reports. »

La photographie, accompagnant l’article du Monde du 16 mars, sur ce papier de médiocre qualité, est étonnante, dessin ferme, envolée évidente, mouvement rythmé des plumes, oeil et bec précis, en creux, en bosse ….reste à faire dans notre tête le moulage, reste à souffler délicatement pour lui redonner vie, reste à fermer les yeux et l’écouter, venu se mêler à nos merles et passereaux familiers.

Raccourci incroyable, le fugitif figé dans un  éclat de silex, l’évanoui rattrapé par l’envie de la représentation.

Je te tiens un  instant dans mes paumes, délicatement, le plus tendrement possible, et , les yeux fermés, je te laisse repartir , de ton vol lointain, glissant les âges, reliant les temps disjoints, éclatés.

Et moi au bord du ciel, tranquille,  me laisse peu à peu pétrifier dans un accord    retrouvé.

un petit dernier

by florencebenedettigall

Si tôt cette année se sont réveillés les amandiers, un mois plus tôt qu’en 2015, qu’on a été privé de cette attente fiévreuse au creux de l’hiver, qui fait de leur arrivée une vraie fête. Leur beauté n’en est certes pas amoindrie. Ils côtoient ainsi d’autres espèces fleuries abondamment avec eux.

Mais un petit dernier m’arrive, tout vivant ce matin, le voici:

L’amandier

 

Dans le petit matin généreux

un amandier

Se réincarne lentement,

Sève après sève concentrique,

Tandis que le vent

Folâtre

Dans ses jupons de soie. 

Ce poème est sorti du recueil L’Ombre d’une aile, de Marlise Benoit ( éditions les Poètes français). S’y promener est un bonheur.

tenir

by florencebenedettigall

tenir,  avec le néanmoins, et le et pourtant, et le même si,

tenir, main tenir sur le cours des choses, et quitte à voir filer ces choses, accepter de filer avec… dans une prise intime que le courant ne saura rompre

filer ainsi, filer, file la laine, file les jours, filer au gré de l’eau , du vent, des mots, filer pour ne pas être pris enfermé immobilisé,  fi du temps, se laisse porter en  confiance les yeux ouverts

est–ce barque , est-ce berceau, tressage léger de jours et d’heures, tapotements de consonnes, où se glissent les voix

est ce voile est ce radeau

je tiens un arbre et file

marées de nuages

écume de paroles

dentelles

 

vers le silence

je vais

 

emplie de vie

je suis

 

maintenant

 

Comme des fruits

by florencebenedettigall

Je ne sais pourquoi je retombe par hasard (?) sur le XXXIX ch du texte de Rilke, Notes sur la mélodie des choses , – je crois d’ailleurs l’avoir déjà repris ici pour le plaisir- le revoici , avec ses fruits, son arbre, et ses solitudes.

Et nous sommes comme des fruits. Nous pendons haut à des branches extrêmement tortueuses et nous endurons bien des vents. Ce qui est à nous, c’est notre maturité, notre douceur et notre beauté. Mais la force pour ça coule dans un seul tronc depuis une racine qui s’est propagée jusqu’à couvrir des mondes en nous tous. Et si nous voulons témoigner en faveur de cette force, nous devons l’utiliser chacun dans le sens de sa plus grande solitude. Plus il y a de solitaires, plus solennelle, émouvante et puissante est leur communauté.

J’aime me sentir fruit accroché à une branche haute et toute biscornue,  exposé directement au vent.

Und wie Früchte sind wir. Hoch hangen wir …. oui je me vois bien pomme, ou vieux coing d’un arbre d’âge certain, comme l’étaient mes arbres de l’ancienne demeure. Par contre le caractère solennel des deux  dernières phrases me dérange,  la rencontre des solitaires que sont les créateurs est plus simple, légère, et le sérieux affiché  dans cette » communauté »  (Gemeinsamkeit) me dérange un peu. Mais  je réalise que Rainer Maria n’a que vingt trois ans quand il écrit ce texte, brillant étudiant de philosophie, au retour d’un voyage culturel de privilégié, (L’Italie, Florence, les Musées ), et il n’est qu’au début de son riche parcours poétique. Et sa vocation artistique est sérieusement affirmée en lui.