Mots de glycine

Mois : décembre, 2016

creuser le silence obscur

by florencebenedettigall

déjà glissée dans le silence des galeries souterraines, déjà confusément dévorant l’obscurité, je délire de  fantasmes confus ..

La reprise du livre de Reclus me relie à la réalité de la terre, du ruisseau, des cavernes, et son texte, avec sa solennité un peu  emphatique , non, respectueuse de l’objet de son écriture, me comble.

« Quelques pas ont suffi, et l’on est déjà transporté dans un autre monde. On se sent tout à coup saisi par le froid et par un froid humide ; l’air est stagnant, où les rayons bien- aimés du soleil ne pénètrent jamais, a je ne sais quoi d’aigre, comme s’il ne devait pas être aspiré par des poumons humains; la voix de l’eau se répercute en longs échos dans les cavités sonores, et l’on croirait entendre les roches elles-mêmes pousser des clameurs, les unes retentissant au moins, les autres sourdes et glissant comme des soupirs dans les galeries. Tous les objets prennent des proportions fantastiques ; le moindre trou que l’on voit s’ouvrir dans la pierre semble un abîme, le pendentif qui s’abaisse de la voûte a l’apparence d’une montane renversée, les concrétions calcaires entrevues ça et là prennent l’aspect de monstres énormes ; une chauve-souris qui s’envole nous donne un frisson d’horreur.« Histoire d’un ruisseau,  IV, La grotte.

Dans mon imaginaire, c’était silence, lui, le géographe, il remplit sa grotte des musiques de l’eau.

silence dans les espaces souterrains

by florencebenedettigall

Des cheminements internes, intimes, secrets, des sommeils confiants, des zones neutres et sans lumière, les mots peu à peu tentent de se réorganiser en filaments et ruisseaux hésitants. A l’intérieur même d’une matière étrange en pleine évolution. Tout cela, _mon écriture_, hésitant à prendre forme et présence ici.

Et pourtant me voilà relancée, grâce à un spectacle étonnant, dans la lecture de textes d’Elisée Reclus. Le spectacle « Cercle, cheminer à la surface d’un globe » créé par le Théâtre du loup de Genève, présente (rend présent, vraiment) la représentation géographique, cartographique, nourrie de textes d’Elisée Reclus, John Berger et Kenneth White.

Et me voici relisant L’Histoire d’un ruisseau.

« La ligne droite une pure abstraction de l’esprit, et comme le point mathématique, autre chimère, n’a d’existence que pour les géomètres. Dans les profondeurs des cieux, le soleil, les satellites, les comètes, tourbillonnant en rondes immenses; sur notre boule planétaire, emportée comme toutes les autres dans une spirale d’ellipses infinies, les ouragans, les trombes, les moindres souffles  de l’atmosphère se propagent en tournoyant ; les eaux de la mer se plissent et se déroulent en lames arrondies; toutes les formes organiques, animaux et plantes, n’offrent dans leurs cellules et leurs vaisseaux que des surfaces course et des sinuosités ; même les durs cristaux, regardés à travers le microscope, n’ont plus ces plans réguliers, ces arêtes inflexibles qu’ils ont sous  notre oeil nu : les dents ,les flèches, les spicules, les stries des minéraux et  des organismes infiniment petits révèlent les molles ondulations de leurs contours sous le regard de l’instrument qui les scrute. Partout où se produit un mouvement, dans la pierre aussi bien que dans les autres corps et dans l’ensemble des mondes, ce mouvement, résultant de  plusieurs forces, s’accomplit suivant une direction curviligne. «    (chapitre 9,  Les sinuosités et les remous. )

Certes, Reclus ne pratiquait pas l’haïku. Sa belle prose équilibrée suit les détours des démonstrations et des convictions, et réclame la voix, une bonne diction en mouvement, portée par un souffle bien entretenu. Peut-être aujourd’hui n’écririons nous pas ainsi …et pourtant la lecture à voix haute de tels flots est  un plaisir.Les comédiens du spectacle, David Gobet et Nora Steinig nous l’ont donné, récitant des grandes phrases tournoyantes au dessus de l’Arve sombre, derrière leur théâtre.