silence dans les espaces souterrains
by florencebenedettigall
Des cheminements internes, intimes, secrets, des sommeils confiants, des zones neutres et sans lumière, les mots peu à peu tentent de se réorganiser en filaments et ruisseaux hésitants. A l’intérieur même d’une matière étrange en pleine évolution. Tout cela, _mon écriture_, hésitant à prendre forme et présence ici.
Et pourtant me voilà relancée, grâce à un spectacle étonnant, dans la lecture de textes d’Elisée Reclus. Le spectacle « Cercle, cheminer à la surface d’un globe » créé par le Théâtre du loup de Genève, présente (rend présent, vraiment) la représentation géographique, cartographique, nourrie de textes d’Elisée Reclus, John Berger et Kenneth White.
Et me voici relisant L’Histoire d’un ruisseau.
« La ligne droite une pure abstraction de l’esprit, et comme le point mathématique, autre chimère, n’a d’existence que pour les géomètres. Dans les profondeurs des cieux, le soleil, les satellites, les comètes, tourbillonnant en rondes immenses; sur notre boule planétaire, emportée comme toutes les autres dans une spirale d’ellipses infinies, les ouragans, les trombes, les moindres souffles de l’atmosphère se propagent en tournoyant ; les eaux de la mer se plissent et se déroulent en lames arrondies; toutes les formes organiques, animaux et plantes, n’offrent dans leurs cellules et leurs vaisseaux que des surfaces course et des sinuosités ; même les durs cristaux, regardés à travers le microscope, n’ont plus ces plans réguliers, ces arêtes inflexibles qu’ils ont sous notre oeil nu : les dents ,les flèches, les spicules, les stries des minéraux et des organismes infiniment petits révèlent les molles ondulations de leurs contours sous le regard de l’instrument qui les scrute. Partout où se produit un mouvement, dans la pierre aussi bien que dans les autres corps et dans l’ensemble des mondes, ce mouvement, résultant de plusieurs forces, s’accomplit suivant une direction curviligne. « (chapitre 9, Les sinuosités et les remous. )
Certes, Reclus ne pratiquait pas l’haïku. Sa belle prose équilibrée suit les détours des démonstrations et des convictions, et réclame la voix, une bonne diction en mouvement, portée par un souffle bien entretenu. Peut-être aujourd’hui n’écririons nous pas ainsi …et pourtant la lecture à voix haute de tels flots est un plaisir.Les comédiens du spectacle, David Gobet et Nora Steinig nous l’ont donné, récitant des grandes phrases tournoyantes au dessus de l’Arve sombre, derrière leur théâtre.