Mots de glycine

Mois : mars, 2020

presqu’avril

by florencebenedettigall

Ce matin la Savoyarde est blanchie, un petit vent frisquet agite mes dernières cosses; éclatées elles volent, leur intérieur d’un blanc soyeux dessinent dans l’herbe d’étranges signes, et les graines-pastilles plates d’un brun verni laissent imaginer un futur petit bois de glycines.

Soudain un bruit régulier me parvient; quelqu’un court . Est-ce possible, en ce temps d’immobilité humaine?

6 heures plus tard . le bruit se poursuit, installé :

Cours, poète, cours

dans la forêt du verbe,

respire, inspire,

avale au vol une virgule,

souffle une métaphore.

Cours, poète, cours

cours plus vite encore,

car la nuit tombe

et tu entends, derrière toi,

courir toujours plus vite,

toujours plus près,

courir, souffler et geindre

une grande ombre sans visage.

C’est Jean Joubert , l’Alphabet des ombres.

lundi 30 mars

by florencebenedettigall

Dans le vent froid d’aujourd’hui arrivent toutes les angoisses de ce temps, et en même temps toutes ces bouffées réconfortantes des humains entre eux. Ils hésitent, ils s’affolent, ils se rassurent, ils cherchent, ils avancent, même si trouble est la lumière qui les tient.

Voies difficiles, voix de confiance.

Et l’oiseau passe et repasse. Il ressemble à l’oiseau que Miro créa , pour les courriers des hommes, ailes alertes, couleurs en mouvement, lien de forces vivantes dans les airs .

Le ciel chargé de lourds nuages le laisse faire ses arabesques et les hommes le suivent des yeux.

Quant à mon travail, il avance, formes et couleurs se précisent, bientôt l’épanouissement, bientôt … attendez, je vous dirai.

( Johan Miro timbre 1974, héiogravure)

Un long vol

by florencebenedettigall

Me revient par grand hasard une photographie étonnante:

Un oiseau gravé venu du fond des âges.

Passereau, torcol fourmilier ou perdrix ? Figé sur l’enveloppe d’un éclat de silex, un oiseau gravé il y a près de 35.000 ans vient d’être décrit dans le Journal of Archaeological Science: Reports.Cette gravure en bas-relief figurait parmi les déchets d’un atelier de pierres aurignacien……, fouillé par l’Institut de recherches archéologiques préventives à Bergerac ( Dordogne). « Un exemple unique de figuration d’un oiseau sur un tel support « , dit Laurence Bourguignon qui a dirigé la fouille et souligne  » le caractère naturaliste et éphémère de l’oeuvre . » (Le Monde 16 mars 2016)

Je suis sûre que c’est l’oiseau venu hier soir chez moi, dans la glycine, après le chant du violoncelle.

Un grand vol

by florencebenedettigall

dernier samedi de mars 2020

9 heures du matin

Les merles se font entendre. Temps de procréation.

Les humains ont arrêté leur vacarme d’activités. Temps de protection.

Et moi, la glycine, je respire et peu à peu très doucement s’intensifient formes et couleurs de mes grappes.

15 heures.

En ce temps régulier et prometteur, s’est produit un évènement bouleversant.

Tout à l’heure est arrivée une jeune femme encombrée d’un instrument plus grand qu’elle.

Sous le balcon et mon treillis de branches premières, elle s’est assise sur le tronc coupé du vieux laurier. Son violoncelle bien calé entre ses jambes, elle a commencé à faire glisser son archet tranquillement, par la belle courbe de son bras droit. La musique s’empara de nous, et fortement s’installa un temps régulier et paisible, dynamique et confiant, un temps de vie saine et d’équilibre.

Alors, ici et alentours, le monde se laissa absorber par cette musique, prélude de la première suite pour violoncelle de J.S.Bach.

Chemins ouverts, ciels lumineux, un grand oiseau traverse le ciel.

Calligraphie

by florencebenedettigall

Dans la surcharge généreuse de couleurs de ce lieu en pleine vie (les jaunes, les mauves, les bleus les verts les uns contre les autres en amas débordants )

je muris je retrace

je refais la calligraphie première

de mon tronc de ses branches

mots de futurs possibles mots de résistance

et je pose des petites touches gris- beige -mauve

pour annoncer la naissance

de la bien aimée

j’attends

maintenant

soleil

un futur léger se prépare.

le jour suivant

by florencebenedettigall

Dans le grand calme de l’humanité confinée, je jubile d’entendre et de voir mon petit compagnon de vie. Il n’arrête pas: du cytise à la clématite, de la clématite au jeune acacia, d’ici, de là, vas-y, va là-bas, allers-retours, ses changements de direction, sa célérité son rythme me fascinent.

Leopardi l’exprime si bien dans son « Eloge des oiseaux » :

Les oiseaux changent constamment de place ; ils vont et viennent sans nécessité ; ils volent par plaisir et, parfois, se retrouvant à plusieurs centaines de milles des pays qu’ils fréquentent habituellement, ils y reviennent le soir. Dans le court moment où ils restent en un même lieu, leur corps ne cesse de s’agiter ; s’affairant ici et là, toujours à virer, se pencher, s’étirer, s’ébrouer, sautiller avec une aisance, une agilité, une prestesse indicibles. En somme, depuis l’instant où l’oiseau sort de l’oeuf, jusqu’à l’heure de sa mort, à part ses périodes de sommeil, il ne s’arrête jamais. Il semble donc possible d’affirmer que, si l’état naturel des autres animaux, y compris l’homme, est le repos, celui des oiseaux est le mouvement.

Moi, installée solidement contre cette maison, je me prends à me retenir, fascinée par cette vitalité vibrante . Ma vie, elle est dans l’enracinement, source vitale et assurance. Ainsi se préparent d’autres vies.

mercredi 25 mars

by florencebenedettigall

Annonciation, dit le calendrier.

J’annonce, tu annonces, elle annonce, nous proclamons, vous vous écriez, ils hurlent !

Quoi?

Quels mots pour nos lendemains? un seul : printemps.

Oui printemps, printemps, premier temps de l’année.

Sous mon treillis de branches en pleine gestation, les lunaires, le romarin, les boutons d’or, les muscaris, les véroniques annoncent, par leurs couleurs, par les dessins divers de leurs fleurs, annoncent la richesse incroyable du mouvement de vie et de création.
Et les humains n’en reviennent pas, donnant parfois moult noms à une même plante ordinaire.

Oui, la monnaie du pape, c’est la lunaire, lunaria annua, et c’est médaille de Judas (où est la trahison?) et c’est herbe aux écus, et c’est fleur de satin blanc. Ses fruits et graines font rêver les humains de richesse et de luxe ; pourtant, ses fleurs simples et toniques avec leur quatre pétales en croix, se détachant de feuilles harmonieuses, chantent, pourpres à l’unisson .

Annonciation.

Il arrive, va, vient, vole, il repart, file vers la clématite, ma voisine, en plein travail elle aussi. C’est mon compagnon habituel, qui sûrement se réjouit, libre et heureux de ce temps généreux.

Son pépiement , dans le grand silence des humains confinés, annonce bonne vie à notre monde.

Journal 23 mars 2020

by florencebenedettigall

J’ouvre mon journal, tant de pages blanches, tant de possibles, tant de signes à apporter de vies et de passages …
Cette nuit, et ce matin encore souffle une bise assez rude et sèche
Les gousses sèches suspendues s’agitent nerveusement . Si seulement elles produisaient une musique pour aider le monde à vivre le changement … Certaines que le soleil des derniers jours avait fait exploser, gisent sur l’herbe, tordues, ouvertes et les pastilles sombres ont été disséminées selon la loi de vie.

Selon cette même loi, douces formes nouvelles, petits ovales doux et tendres de deux ou trois centimètres, vert- beige, d’un vert à l’attache, qui cherche déjà à fabriquer son futur mauve .

Ces cocons ovales ont parfois des imitateurs, des disciples, qui essaient de fabriquer ces verts brouillés de gris, de beige, de futur mauve. Ils essaient, appliqués, comme si par leurs pinceaux se réalisait le lien qu’ils ont avec nous, dans l’admiration et parfois même la communion..

Je crois qu’ils ont vraiment besoin de nous. Leur situation semble difficile . J’espère que dans la journée, le soleil et les insectes revenus, abeilles, mouches et papillons sauront voler sous leur regard et leur parler de vie.

journal d'une glycine

by florencebenedettigall

Libre je ne m’étais pas encore contrainte à l’exercice journalier, mais en ce temps bien étrange, je sens que, moi, la glycine de Florence, je suis un journal quotidien. Et je vais faire l’effort de le dire avec des mots. ..naturellement mon existence seule en est un, mais en ce tempsbienétrange , moi la glycine, ni confinée, ni en guerre je vais m’astreindre à écrire mon quotidien, pour tenir Florence, ma servante naïve. en ce tempsbienétrange.

cadeau de valeur

by florencebenedettigall

Poezibao nous fait ce matin un si beau cadeau: un quatrain d’Omar Khayyam :

Si je pouvais l’écrire en arabe … le voici en anglais et en français:

Come, fill the Cup, and in the Fire of Spring

The Winter Garment of Repentance fling;

The Bird of Time has but a little way

To fly _ and Lo ! The Bird is on the Wing

et traduit en français par Charles Grolleau :

Viens, remplis la coupe, et dans le feu du Printemps

Jette le manteau d’hiver du Repentir :

L’oiseau du Temps n’a qu’un faible espace

Pour son vol …et vois ! déjà l’oiseau ouvre ses ailes.