Mots de glycine

Mois : avril, 2020

30 presque un

by florencebenedettigall

Comme une chaîne, 30 puis un, un plus une, et ainsi les jours et les gens, les soleils et les lunes … Hier soir j’ai entrevu un croissant fin d’une lune montante: nous tournons et, d’une main à l’autre, faisons, sans toujours le comprendre, avancer le ruban tissé de l’écume de nos jours. Et Andrée Chedid est revenue me voir, voix simple, toute jeune dans ces derniers temps, elle m’a chuchoté:

De passage je suis encore là

Sur le sentier

De la vie

Je suis encore

En chemin

Toujours de passage

J’ouvre des brèches

Et des passerelles

Voyage transitoire

Ephémère et fugace

Attendant que le sort

Me choisisse

Sans au revoir.

Andrée Chedid. L’étoffe de l’univers.Octobre 2006.

29 avril s’en vont les gris

by florencebenedettigall

Ce furent deux jours difficiles, mais généreux…enfin la pluie s’est emparée de notre vie.

J’en suis grisée: dans ce cratère naturel, vies et morts emmêlées, ardoise, anthracite et fer broyés en une poudre fine qui fit venir des êtres étranges, inhabituels: des chardonnerets, des tourterelles, des écureuils, des souris, et même des chats quand ce fut la nuit. Mon état de griserie m’a rendue confuse, toute empiégée dans ce nuage de nuances si fascinant .
Je ne suis pas peintre, mais si j’étais peintre, j’aurais pu avec eux m’opposer aux couleurs premières, vives, et toniques, et j’aurais tenté, sur un fond de piano discret, de fixer ces nuances . Nuances, nuées et nues, ciel changeant de nuages prometteurs.

Coup violent de lumière, un grand couperet dégage une partie du ciel, et les mille gris à demi s’éteignent, et le vent prend les commandes, et les fraîches et vives feuilles balaient mes rêveries grisées.

28° jour du mois d’Avril

by florencebenedettigall

Etrange et merveilleuse transformation souhaitée: lees couleurs vives ont disparu, un gris, non dix gris se sont mis dans tous les sens, jusqu’à donner à cette masse vivante l’allure d’un nuage posé par hasard ici. Je ne vois plus guère les formes et les lignes, je m’imbibe de cette atmosphère tout autre , avec le plaisir de retrouver l’amie EAU. Mes fleurs ne sont plus, ni leur fraîcheur, ni leur couleur, et très peu d’oiseaux depuis ce matin se manifestent.

M’arrive une voix simple, celle d’Andrée Chedid , je me régale de ses mots :

PLONGEE

Aux portes de moi-même

Je m’enfuis

Dans les labyrinthes

Je plonge

Et j’évolue sous l’eau

Ivre des profondeurs

Je recherche

Cet univers

Aux éléments impondérables

Que j’atteins par moments.

27 avril

by florencebenedettigall

Drôle de temps , on perd ses repères , on ne peut dire vers quoi on avance, on doit être juste présent; vivre du présent, sans objectif autre que respirer, et ainsi être avec les autres…peut-être alors, donner et recevoir des présents, tels quels lâchés, quelques mots c’est tout .

Paul Celan écrivait:  » Des poèmes, ce sont aussi des présents – des présents destinés aux attentifs. Des présents porteurs de destin « 

26 avril

by florencebenedettigall

Après l’habituel vacarme festif de 20heures, reliant ces hommes et femmes tout chamboulés dans leur existence, ciel sombre , menaçant, s’affirmant d’autant plus que vers la Chartreuse s’est installé un grand rideau d’acacias, dont les fleurs livrent une légèreté généreuse, sorte de voile annonçant un grand spectacle. Et peu après s’inscrit, en face de moi, au dessus des collines et sommets de Belledonne , un double arc -en- ciel complet, réel et irréel, charmeur et inquiétant, rassembleur et « d’ailleurs » …Et moi, la Glycine, après ces derniers jours de souffrance aiguë, je respire, et espère que mon feuillage et mes racines pourront reprendre force. Pluie prometteuse, signes de reprise.

J’entends une voix étrange, enfantine

Il y a Il y a

« Il y a une fillette folle

qui répète colibri colibri

puis par la fenêtre s’envole

Il y a dans les nuages

un paon qui fait la roue

il pleut des plumes rouges

Il y a

le feu fidèle

la tendresse des pierres

l’éternité de la rose

Jean Joubert, L’alphabet des ombres.

25 avril pas facile

by florencebenedettigall

Oui, je souffre, je souffre…Heureuse d’ouvrir généreusement mes nombreuses grappes, dans ce mouvement naturel de vie, … mais aujourd’hui découragement, soif, terrible soif, et rien pour tenir dans l’immédiat, et déjà mes grappes généreuses décolorées, bientôt flétries, je crains pour elles, même si je sais bien que de toutes façons la vie suit son cours.

Je rêve d’une bonne pluie tranquille qui agirait dans la douceur printanière.

J’entends la voix bien sûre du vieil ami, si présent, si vivant, René Char :

Berceuse pour chaque jour jusqu’au dernier

Nombreuses fois, nombre de fois,

L’homme s’endort, son corps l’éveille ;

Puis une fois, rien qu’une fois,

L’homme s’endort et perd son corps.

René Char ( neuf merci pour Vieira da Silva )

24 avril

by florencebenedettigall

Trop de pousses

trop d’espèces

trop de feuilles

trop de force

trop de poussées

trop de vitalité

trop de futurs, trop de rêves

Moi , la Glycine, je rêve d’eau,

de brume tranquille, de rosée généreuse, de pluies douces et régulières,

mes fleurs passent à toute allure, si belles, déjà presqu’épuisées, et mes feuilles , même sans eau, s’affirment dans l’envie de se développer, et d’envahir au maximum.

Eux, nos hôtes pris de vertige, trébuchent et chuchotent leur incompréhension de la vie qui les immobilise, tout ébahis. Quelques uns en profitent, construisent, peignent, écrivent, mais le gros du troupeau peine à tenir bon.

Et moi je vais me taire , laisser chanter Emilie Dickinson ( Car l’adieu, c’est la nuit ) :

One note from One Bird

Is better than a Million Word _

A scabbard has _but one sword.

Une note d’un Oiseau

Vaut mieux qu’un Million de mots _

Il n’y a qu’une épée _ par fourreau ...

J’attends les premiers guêpiers de la falaise de Ste Hélène.

23 avril pépites

by florencebenedettigall

Guillevic passe et repasse sous mes grappes, qui peu à peu fatiguent, se dessèchent et laissent les feuilles se développer. . Hier il a laissé ce petit message :

Un vieil homme

Est passé sous un arbre,

Un très vieil arbre.

Le vieil homme a souri,

S’est arrêté quelques secondes,

N’a rien dit.

22.07.88

Je l’ai revu ce matin, les yeux levés vers le toit de la maison, habité depuis peu.

Mais non, mon hirondelle,

Le monde

N’est pas en train de périr

Puisque tu vas pondre.

Anvers, 11.06.93

Et il est reparti , solide avec sa canne, et a pris le chemin du bois.

22 avril: herbes folles

by florencebenedettigall

A chaque herbe en bas correspond une étoile, qui la frappe, et qui lui dit: « Grandis ! »

Talmud

J’ai vu défiler une série d’herbes et j’imagine les étoiles auxquelles elles se relient:

L’agrostide stolonifère

le dactyle

la folle avoine

la félonne des prés

la houlque laineuse

l’ivrée

la mélique

le paturin des bois

la petite brise

la sétaire d’Italie

la sporobole d’Inde

la petite Eragrostide

et tant et tant d’autres , aux noms merveilleux, qui se suivent comme une chanson. Oui, appeler ces plantes « mauvaises herbes à arracher » est une piètre pratique.

 » J’ai vu une herbe folle

quand j’ai su son nom

je l’ai trouvée belle. »

Haiku japonais.

21 avril, vint Vincent

by florencebenedettigall

Oui vint Vincent Van Gogh, hier soir, et on a bavardé paisiblement :

« Si on étudie l’art japonais, alors on voit un homme incontestablement sage, et philosophe et intelligent, qui passe son temps à qiuoi ? à étudier la distance de la Terre à la Lune ? non, à étudier la politique de Bismarck ? non, il étudie un seul brin d’herbe. Mais ce brin d’herbe lui porte à dessiner toutes les plantes, ensuite les saisons, les grands aspects des paysaes, enfin les animaux, puis la figure humaine. Il passe ainsi sa vie et la vie est trop courte à faire le tout. Voypns, cela n’est-ce pas presqu’une vrie religion, ce que nous enseignent ces Japonais si simples et qui vivent la nature comme si eux-mêmes étaient des fleurs ? »

Vincent Van Gogh, fin septembre 1888.

Je vais, d’accord avec lui, rassembler les diverses herbes qui vivent avec moi, sur cette parcelle de la terre, et je les nommerai demain.

J’attends ce soir, je sais qu’un feu va être allumé , beauté dans la nuit tombante, végétaux finis dont les cendres amélioreront le sol .