Mots de glycine

Mois : février, 2021

Où sont ils ? envol ou vol ?

by florencebenedettigall

Ils ont disparu, les cinq oiseaux que Livio avait installés au dessus du Bréda, chantant la paix pour la commune de Pontcharra. Le mystère pour la suite de leur vol. Probablement mis à l’ombre dans un dépôt de vieilleries à jeter, ils n’ont pas encore chanté leur autre vie. Vol ? ou Vol ?

Insupportable, car ils disaient la paix, et rappelaient sur la plaque de marbre, elle aussi disparue, les noms de victimes de cette cité. Une petite association pacifiste s’était créée à Pontcharra pour porter ce désir essentiel .Et je me souviens très fort de la joie du créateur, en accord avec ce désir de dire la paix.

Le temps avait du dégrader l’ objet, du coup on balance tout sans rien dire. Dégout de ce genre d’agissements.

Moi, la glycine, j’ai la chance d’avoir un oiseau de bronze, que Livio avait créé avec Luc, dans son travail de gestation du fameux monument. Et avec tous les autres cet oiseau a ici forte présence.

Et d’autres oiseaux …

by florencebenedettigall

d’autres ont disparu, envolés ? enfermés ? effacés ?

ils sortaient de leur cage, avaient franchi la zone qui sépare la guerre de la vie en paix, ils chantaient librement pour tous ceux qui passaient, et affichaient ce dépassement léger de la vie humaine.

Ils ne sont plus, étrange énigme. Le Breda, petite rivière joyeuse, continue à chanter en passant sous ce pont, le Breda en sait il plus ?

Et enfin ?

by florencebenedettigall

La voix du conteur poursuit le voyage , et je poursuis mon vol vers … vers … vers ??? :

 » Certains d’entre eux voulaient revenir en arrière,

mais le chemin s’était effacé derrière eux.

Il s’effaçait à chacun de leurs pas.

Ils ne laissaient aucune trace.

Etaient-ils passés par ici ?

Par là ?

Les points cardinaux s’étaient emmêlés.

Ce n’était ni le jour ni la nuit.

Ni l’objet, ni le reflet de cet objet.

En traversant le fleuve sombre,

ils aperçurent des spectres

qui déchiraient le ciel de la nuit

et ils crurent s’y reconnaître.

Sur l’autre rive, ils rencontrèrent

d’autres spectres,

qui les laissèrent passer sans un mot.

Tout à coup, derrière un guichet, un gardien leur dit :

 » Que voulez-vous, oiseaux ?

_ Nous sommes venus jusqu’ici,

car nous voulons voir notre vrai roi !

_ Non, vous ne pouvez pas le voir !

Il est très éloigné de vous !

Que pourrait-il faire d’une impuissante poignée de terre,

comme vous ?

Partez !

_ Non ! Par pitié !

Nous avons la gorge sèche, les ailes meurtries.

Nous nous sommes brûlés les ailes pour venir !

Ne pourrions-nous pas l’entrevoir ? « 

Ils se sentaient à bout d’espérance,

car ils avaient perdu leur vie, leurs forces.

A quoi bon leurs efforts, et tous leurs sacrifices ?

Comment revenir en arrière ?

Alors ils virent un homme aux yeux mi-clos qui leur dit,

d’une voix rauque mais douce :

 » Ce voyage n’était pas pour vos yeux.

Il ne faut pas voyager pour voir, mais pour ne pas voir.

Il faut se fermer au spectacle du monde.

Vous avez vu tant de choses que vous ne regardez plus rien.

Il faut ne regarder qu’en soi. »

Il leur tendit un miroir et leur dit :

 » Oui, vous avez atteint votre vrai roi. Regardez.

Ce roi que vous avez tant cherché, le voici,

c’est vous-mêmes.

Et vous-mêmes, vous êtes ce roi.

Vous avez fait un long voyage pour arriver au voyageur. »

Ils réfléchirent à ces paroles toute une nuit.

Le lendemain,

à l’aube,

ils étaient prêts. « 

A cet instant peut-être Jean-Claude Carrière les rejoignit.

Et après ?

by florencebenedettigall

Tout à coup,

sur le front d’unvoyageur expérimenté,

ils crurent voir les sept vallées.

Ils lui demandèrent:

 » Les avons-nous toutes franchies ?

_ Non, leur dit-il, car il en reste encore une.

_ Comment s’appelle-t-elle ? « 

Il hésita avant de leur répondre :

 » La vallée de la mort  » .

Ils furent alors terrorisés.

 » Non ! Par pitié ! Epargne nous cette vallée !

Nous ne voulons pas mourir à la fin du voyage !

Prends pitié de nous, et que notre ardeur soit récompensée !

Nous sommes les survivants !

Ecarte la mort de notre chemin ! « 

Quelsues uns se sentaient abattus et désespérés,

comme si la volonté même de vivre leur avait soudain échappé.

Comme si déjà ils n’étaient plus.

Une voix plus douce et comme effacée, leur dit alors:

« Toutes les choses du monde sont dissimulées

derrière un voile

Elles sont ce que tu vois,

et aussi ce que tu ne vois pas. »

Après un silence, la voix ajouta :

 » La mort fait partie de ces choses.

Car parfois ce que tu prends pour la mort

n’est pas la mort. « 

Ils virent une barque et ils comprirent qu’ils devaient y monter.

La sixième

by florencebenedettigall

J’entends à nouveau la voix régulière et dynamique du conteur, Jean Claude Carrière :

Ils s’engagèrent dans la sixième vallée

et ils entendirent une autre voix qui disait :

 » Vallées, montagnes, mers,

tout est l’oeuvre du temps.

Et vous, oiseaux,

vous n’êtes même pas une journée de travail,

Votre existence n’est qu’un souffle.

Même le vent ne peut pas l’entendre. »

 » Comparés aux vallées, aux rochers et aux fleuves,

vous n’êtes même pas un passage sur la terre.

Vous n’êtes même pas un instant « 

 » Certains hommes se disputent et jouent,

Ils font du bruit pour ne pas entendre leur coeur.

D’autres n’écoutent que le silence.

Que vous importe. Gardez courage et avancez encore ! « 

Ils virent alors un enfant

qui semblait marcher

dans la lumière.

Ils virent une femme chargée de paille, qui ne pouvait voir que le sol,

et qui leur dit, d’une voix fatiguée :

« La paille peut être lourde mais le plomb ne peut jamais être léger. »

Ils lui demandèrent:  » Où sommes-nous ? »

Une autre voix leur répondit:

 » Vous êtes entrés dans la vallée du néant. »

Ici les visages ne sont plus des visages.

Les mains ne sont plus des mains.

Le solide n’est plus solide,

et le liquide n’est plus liquide.

L’ombre elle-même est lumineuse.

Et elle est parfois plus grande que nous.

Ici l’oeil est atteint d’un vertige

et il ne distingue plus rien.

Il croit voir et il ne voit plus.

Les oiseaux frissonnaient de peur.

Mais une autre voix leur dit :

 » Ce monde n’est que le cadavre du néant.

Pourquoi auriez vous peur ?

Oubliez maintenant la route et

laissez vous prendre par l’ivresse. »

Ils reprirent leur vol dans le néant.

le voyage continue

by florencebenedettigall

Des formes leur apparaissaient ,

là où ils n’attendaient que des images.

Des formes insaisissables,

qui se confondaient,

qui changeaient sans cesse.

Il était même impossible

de leur donner un nom.

Images improbables,

dieux flous…

Ils s’avançaient,

sans le savoir,

dans la vallée de la stupeur.

Des merveilles imprécises,

aussitôt dispersées,

surgissaient soudain sous leurs yeux.

Ils se demandaient:

 » Qu’avons nous vu ? « 

Ils crurent même apercevoir le Mont, et ce qu’il restait de l’arche de Noé.

Rien dans ce monde n’est plus troublant qu’une chose

qui n’est ni claire, ni obscure

qui n’est ni soleil, ni ombre.

Parfois même des formes inconnues surgissaient,

nées de la lumière,

et disparaissaient aussitôt.

Ils continuèrent.

L’Envol, La Conférence des oiseaux, Reza et Jean Claude Carrière.

Et puis

by florencebenedettigall

Et puis ils reprirent leur souffle, et moi aussi, pour vivre la suite :

 » Ils pénétrèrent

dans la quatrième vallée.

Tout aussitôt,

ils survolèrent une eau

qui ressemblait à une prairie.

Ils se crurent perdus, ils s’avançaient à l’aveuglette.

Ils comprirent que tous les pays ont une brume,

dans laquelle ils s’égarent parfois.

Même les hommes leur apparaissaient à demi effacés,

comme si l’air les mangeait en partie.

La netteté des choses et des êtres leur échappait.

Ils ne pouvaient pas faire la différence entre le haut et le bas.

Ils surent alors qu’ils étaient entrés

dans la vallée de l’unité,

là où les dissemblables se rejoignent,

là où les substances se confondent.

Ils voulurent s’arrêter un moment,

car ils se sentaient hors de danger,

mais une voix leur cria :

 » Ne t’arrête pas !

Si une chose t’arrête,

elle devient ton idole !

Ils reprirent leur vol.

Mais certains commençaient à perdre jusqu’à l’acuité de leur vision. « 

La troisième

by florencebenedettigall

La voix du conteur revient, en ce matin lumineux, me conduire vers la troisième vallée :

« Pour entrer dans la troisième vallée,

ils durent frapper à plusieurs portes.

Une seule s’ouvrit.

Ils virent des formes

qu’ils ne pouvaient pas reconnaître.

Ils virent des traces sur le sol,

qu’ils ne pouvaient pas déchiffrer,

et qui pourtant semblaient parler.

Ils virent des livres

qu’ils ne pouvaient pas lire.

Ils virent des noeuds

qu’ils ne pouvaient pas défaire.

Ils virent des foules où ils se perdirent.

La nuit venue, ils se reposèrent sur des branches, entre la terre et le ciel.

Des branches qui avaient entendu les plus beaux chants du monde.

Les branches leur dirent qu’ils avaient traversé la vallée de la connaissance.

Qu’avaient-ils appris ?

Qu’ils ne pouvaient plus s’arrêter. « 

La deuxième

by florencebenedettigall

En entrant dans la deuxième vallée,

ils virent un homme égaré,

qui cherchait

en vain le soleil.

Il le cherchait depuis longtemps,

toutes les nuits.

C’est ce qu’il leur dit.

Il leur demanda même des nouvelles du soleil.

Il leur dit aussi:

« Attention, si vous entrez !

C’est ici la vallée de l’amour !

Il faut se jeter tout entier dans l’amour !

Il faut perdre la tête et les pieds ! « 

Ils s’y engagèrent.

L’amour exige la douleur et le sang du coeur.

Mais il peut à chaque instant te donner sa force, qui est sans limite.

Surveille toutes choses,

sois vigilant,

car il y a des voleurs de coeur aux alentours.

Méfie-toi aussi des charmes,

et des apparences de l’amour.

Car tu pourrais ne plus rien voir,

ni chez les autres

ni en toi-même.

Première vallée

by florencebenedettigall

« Quand ils s’en approchaient,

une brume leur recouvrait les yeux.

La première vallée,

leur avait dit le vieil homme,

est la vallée de la recherche.

Il faut chercher son chemin partout, si on veut le trouver

un jour

quelque part.

il disait aussi:  » Il faut aux patients beaucoup de patience.

Regarde les pieds de ce voyageur.

On le dirait chaussé de cailloux.

Mais dans quelle vallée s’avance-t-il ?

Il n’en sait rien. Il perdu le compte. Et cependant il marche encore. « 

Merci à Jean Claude Carrière qui avait repris le texte ancien de la Conférence des Oiseaux, dans  » l’Envol », son ami Reza l’avait superbement illustré.