Paysages avec figures absentes

by florencebenedettigall

Oui, Philippe Jaccottet passe souvent me parler, ainsi hier soir sa voix discrète mais si présente s’est introduite :

« Mais, ce soir-là, une vue plus déchirante et plus secrète encore m’attendait quand, la rue ayant tourné vers l’horizon opposé, le levant, j’aperçus au dessus des murs et des toits, entre les rares arbres, la montagne basse éclairée par le soir, juste veinée de très peu de neige à la cime. Je sais encore moins comment elle me parla, ce qu’elle me dit. C’était une fois de plus l’énigmatique luminosité du crépuscule, une transparence et un suspens extrêmes, tout ce qu’essaie d’évoquer le mot « limpide », et c’était aussi autre chose, qu’il faudrait le langage des anges pour signifier avec justesse (encore qu’il s’agisse du plus humble, du plus proche, du plus commun ) : comme si l’air planait, pareil à un grand rapace invisible, tenant le monde suspendu dans ses serres ou rien que dans son regard, comme si une grande roue de plumes très lentement tournait autour d’une lampe visible seulement par son halo …

Paysages qui emportent l’esprit, qui le ravissent, l’entrainent dans leur labyrinthe où brille le fil des eaux; guides du regard amoureusement attaché à cette lampe intermittente, dont on ne sait qui la tient, et que l’on croit parfois voir ( mais n’est-ce pas trop céder à l’illusion?) déjà sur l’autre rive, déjà rendant le jour à des corps depuis si longtemps endormis … »

Philippe Jaccottet, Paysages avec figures absentes.