Mots de glycine

Soir du 6 avril

by florencebenedettigall

Les humains ne parlent que de maladies et de morts; les humains pleurent et s’effacent, les humains sont meurtris.

Et moi je jubile, je m’ouvre, je me colore, je frémis légère et volontaire.

Le vieux poète chinois Li Po parle de moi tout simplement: ( c’est amie H. qui me le transmet )

Sa branche s’accroche aux nuages

Et, c’est vrai, j’essaie de calligraphier ceci de mes branches souples et puissantes . Le plaisir de l’écriture me conduit loin, et j’ai vu la clématite rose ma voisine, qui elle aussi tente de s’étirer vers le ciel. Saurons nous écrire ensemble dans ce ciel clair d’Avril ?

Passage

by florencebenedettigall

6h 15 du 5 avril

un corbeau passe en croassant

un homme s’en va avec la nuit

moi, la Glycine, j’attends lumière et chaleur

et continue.

et les oiseaux des jardins

m’accompagnent.

.

Samedi 4 avril

by florencebenedettigall

6h15 Nuit tranquille, transparence.

6h30 Côté- Est très légèrement ouvert, attente tranquille.

6h50 La clarté s’installe, silence général.

6h55 Le bosquet de lilas frémit, les oiseaux s’agitent.

7h La lumière s’empare de mon présent monde, en douceur.

7h20 La sphère du soleil s’installe et m’éblouit. La Chartreuse, le Granier reçoivent directement la dorure du matin. Le voyage quotidien du soleil a démarré, tranquille, aucun nuage.

et moi je m’apprête à accueillir des flots et des flots , et à m’ouvrir à ce temps généreux.

Grand jour

by florencebenedettigall

Premier jour, les grappe florales supérieures ont entamé leur ouverture, précautieusement, car le vent frais est bien présent, mais sûrement. Le mauve très pale s’affirme, annonce les jours suivants colorés. J’attends que le geai de La Peysse vienne et file l’annoncer aux amis de cette vie. J’attends aussi les abeilles qui entament leurs visites dans ce coin de terre.

Patience et tranquille travail de floraison, progression lente et régulière, avec la lumière qui s’installe de plus en plus dense.

Non, rien à voir avec la naissance d’un animal ou d’un humain.

Pour nous, le choc, la violence, est en de ça, lorsque la gousse , après des mois et des mois, subit la chaleur et brutalement explose lâchant ses graines pour un futur. Dans le terrain alentour, ou parfois dans le tiroir d’une armoire …

Oubliant les rumeurs sordides concernant nos voisins, les humains, je m’installe dans ce temps de floraison, sachant que je n’ai plus ni choix ni décision. Je n’ai qu’à suivre mon propre mouvement de vie. Je suis joyeuse.. . et mon obsession est la couleur qui peu à peu va tout envahir. Mes pinceaux jubilent d’avance.

Jour normal

by florencebenedettigall

Le pont suspendu

Aux plantes grimpantes

S’accrochent nos vies.

Haiku de Matsuo Basho.

Le 2 avril

Les oiseaux s’agitent, vibrent de vie, libérés des nuisances humaines.

Autour de moi tout avance, s’épanouit : de la clématite rose au lilas, du cytise au muguet, de l’euphorbe dominante aux pousses de coquelicots, tout progresse et vibre.

Et moi, patiente et confiante , j’absorbe la fraîcheur des nuits et le soleil d’avril, et lentement je développe mes nombreuses fleurs. J’aime cette lenteur des formes et des couleurs, et je me plais à chanter comme en sourdine dans mes tiges noueuses et tourbillonnantes.

Les humains ont changé leurs vies, peu sont dehors, peu roulent en voiture, peu se regroupent et parlent. Leur vie est figée et tendue, leur vie est angoisse ou patience. Ceux de par ici , je l’espère, laissent en eux le printemps venir, et sont prêts à nous écouter demain au point du jour.

by florencebenedettigall

Le travail se fait tranquillement, le soleil régulier aide les multiples grappes à avancer dans leur épanouisseement, comme toute oeuvre en création. Patience. Attente.

Tout près, le premier iris violet foncé s’est ouvert sortant de sa gangue rigide.

Et me revient un texte lu d’une voix d’humble sage :

Un iris

Et tout le créé justifié.

Un regard

Et justifiée toute la vie.

François Cheng

presqu’avril

by florencebenedettigall

Ce matin la Savoyarde est blanchie, un petit vent frisquet agite mes dernières cosses; éclatées elles volent, leur intérieur d’un blanc soyeux dessinent dans l’herbe d’étranges signes, et les graines-pastilles plates d’un brun verni laissent imaginer un futur petit bois de glycines.

Soudain un bruit régulier me parvient; quelqu’un court . Est-ce possible, en ce temps d’immobilité humaine?

6 heures plus tard . le bruit se poursuit, installé :

Cours, poète, cours

dans la forêt du verbe,

respire, inspire,

avale au vol une virgule,

souffle une métaphore.

Cours, poète, cours

cours plus vite encore,

car la nuit tombe

et tu entends, derrière toi,

courir toujours plus vite,

toujours plus près,

courir, souffler et geindre

une grande ombre sans visage.

C’est Jean Joubert , l’Alphabet des ombres.

lundi 30 mars

by florencebenedettigall

Dans le vent froid d’aujourd’hui arrivent toutes les angoisses de ce temps, et en même temps toutes ces bouffées réconfortantes des humains entre eux. Ils hésitent, ils s’affolent, ils se rassurent, ils cherchent, ils avancent, même si trouble est la lumière qui les tient.

Voies difficiles, voix de confiance.

Et l’oiseau passe et repasse. Il ressemble à l’oiseau que Miro créa , pour les courriers des hommes, ailes alertes, couleurs en mouvement, lien de forces vivantes dans les airs .

Le ciel chargé de lourds nuages le laisse faire ses arabesques et les hommes le suivent des yeux.

Quant à mon travail, il avance, formes et couleurs se précisent, bientôt l’épanouissement, bientôt … attendez, je vous dirai.

( Johan Miro timbre 1974, héiogravure)

Un long vol

by florencebenedettigall

Me revient par grand hasard une photographie étonnante:

Un oiseau gravé venu du fond des âges.

Passereau, torcol fourmilier ou perdrix ? Figé sur l’enveloppe d’un éclat de silex, un oiseau gravé il y a près de 35.000 ans vient d’être décrit dans le Journal of Archaeological Science: Reports.Cette gravure en bas-relief figurait parmi les déchets d’un atelier de pierres aurignacien……, fouillé par l’Institut de recherches archéologiques préventives à Bergerac ( Dordogne). « Un exemple unique de figuration d’un oiseau sur un tel support « , dit Laurence Bourguignon qui a dirigé la fouille et souligne  » le caractère naturaliste et éphémère de l’oeuvre . » (Le Monde 16 mars 2016)

Je suis sûre que c’est l’oiseau venu hier soir chez moi, dans la glycine, après le chant du violoncelle.

Un grand vol

by florencebenedettigall

dernier samedi de mars 2020

9 heures du matin

Les merles se font entendre. Temps de procréation.

Les humains ont arrêté leur vacarme d’activités. Temps de protection.

Et moi, la glycine, je respire et peu à peu très doucement s’intensifient formes et couleurs de mes grappes.

15 heures.

En ce temps régulier et prometteur, s’est produit un évènement bouleversant.

Tout à l’heure est arrivée une jeune femme encombrée d’un instrument plus grand qu’elle.

Sous le balcon et mon treillis de branches premières, elle s’est assise sur le tronc coupé du vieux laurier. Son violoncelle bien calé entre ses jambes, elle a commencé à faire glisser son archet tranquillement, par la belle courbe de son bras droit. La musique s’empara de nous, et fortement s’installa un temps régulier et paisible, dynamique et confiant, un temps de vie saine et d’équilibre.

Alors, ici et alentours, le monde se laissa absorber par cette musique, prélude de la première suite pour violoncelle de J.S.Bach.

Chemins ouverts, ciels lumineux, un grand oiseau traverse le ciel.