Mots de glycine

Les liserons

by florencebenedettigall

Et je reprends les arabesques végétales, les liserons de Philippe Jaccottet, ( qu’avec humilité il fait vivre derrière une litanie de G.Roud ) :

 

Ce qui s’ouvre à la lumière du ciel: ces fleurs à ras de terre, comme de l’obscurité qui se dissiperait, ainsi que le jour se lève.

Les liserons de champs : autant de discrètes nouvelles de l’aube éparses à nos pieds.

Autant de bouches d’enfant disant » aube  » à ras de terre.

 

Ou de modestes coupes à nos pieds, pour y boire quoi ?

 

sur l’autre page, assombrissement qui me touche profondément:

 

Liserons roses ( ce sont sans doute ces « lys des champs qui ne travaillent ni ne filent « ), salués avant de ne le pouvoir, avant de dériver vers des eaux de plus en plus froides.

 

Avant que l’ombre de la mort ne passe sur eux comme un nuage froid.

Un peu trop tôt ce frisson, alors qu’il venait d’évoquer » les bouches d’enfant « , trop sombre, je tourne la page, je chasse le nuage.

 

Choses sans nécessité, sans prix, sans pouvoir.

 

Fleurs que pourtant je n’avais jamais vues plus proches, plus réelles, peut-être à cause du nuage imminent de la fin, comme on voit la lumière s’intensifier quelquefois avant la nuit.

Fleurs proches, à en oublier la fin du parcours, quand le marcheur comprend enfin que, même si le chemin le conduit toujours chez lui, il le conduit aussi, inéluctablement, aussi loin que possible de toute maison.

Philippe Jaccottet,  Et néanmoins, p 75 et 76.

Lise, lisons, liserons, lisière

by florencebenedettigall

Il est des mots qui d’eux mêmes se mettent à chanter, plutôt fredonner, comme à la recherche d’une histoire ancienne et nouvelle à la fois.

A la lisière du marmonnement et de l’imprégnation, ceux ci écrits plus haut s’entortillent dans mon esprit, circulent en rampant dans des images vues ou remémorées, et cela m’amuse.

Et je lis, je relis, je relie en moi des bribes de textes , des textes de lisière où la chaîne et la trame des mots tissés se font entendre en une lecture intérieure; ainsi, je relis le texte de Philippe Jaccottet  » Et néanmoins « , dans lequel vivent et circulent entre autres, diverses plantes chères  au poète, compagnes de vie présentes sur ses chemins, humbles dans le sens premier, proches du sol, pour le promeneur, plus souvent curieux de la terre, des talus, des lisières des bosquets et des prés que de lointains horizons panoramiques.

Relisons les liserons.

AUX LISERONS DES CHAMPS

(Encore?

 

Encore des fleurs, encore des pas et des phrases autour des fleurs, et qui plus est, toujours à peu prés les mêmes pas, les mêmes phrases ,

 

Mais je n’y puis rien: parce que celles-ci étaient parmi les plus communes, les plus basses, passant à ras de terre, leur secret me semblait plus indéchiffrable que les autres, plus précieux, plus nécessaire.

 

Je recommence, parce que ça a recommencé: l’émerveillement, l’étonnement, la perplexité; la gratitude, aussi.)

 

Il commence dans cette parenthèse, comme pour s’excuser … oui, s’excuser de ne point prendre un nouveau sujet, un grand sujet, un sujet en pleine lumière. Je fonds de bonheur,  j’ai envie de traverser le champ qui vient d’être coupé, car au fond, contre un pylone, clartés  intenses, des liserons se sont installés . Je vais les saluer. Et avec eux, Philippe Jaccottet.

et encore des nuages

by florencebenedettigall

nuages nues   nuées nuances   nuages mués   visages nus   et les mots et les âges  et le ciel et les vagues

je divague  je dis nuage  avec elle  ailes de rêves  avec lui petit frère

Je viens d’entendre Agnès Varda et J.R parler à deux, parler de leur film « Visages Villages  » . Quel bonheur, leur lecture  pour finir le dialogue, leur lecture de l’ETRANGER de Baudelaire  :

 

 

Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère?

– Je n’ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.

-Tes amis?

-Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.

-Ta patrie?

-J’ignore sous quelle latitude elle est située.

-La beauté?

-Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.

-L’or?

-Je le hais comme vous haïssez Dieu.

-Eh! Qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?

-J’aime les nuages,,,…les nuages qui passent…là-bas…là-bas… les merveilleux nuages !

Encore l’arbre

by florencebenedettigall

Du flot de paroles, du flot de silences, du flot , du flux, de l’évidence du sang en force, encore une fois se dessine l’arbre, nourri de ce sang, frémissant de ses feuilles-paroles, accueillant le vent de vie.

L’arbre de Matisse, et le clin d’oeil de René Char, me reviennent .  » L’oiseau et l’arbre sont conjoints en nous, l’un va et vient, l’autre maugrée et pousse. » et je me reprends à dessiner dans ma tête, et à redessiner avec application un ARBRE, et à chaque fois il diffère, s’élargit, s’affine, s’épaissit, se sépare, survit, s’endort, se multiplie,  et je continue,  sachant qu' »il faut monter avec lui  » selon les mots de Matisse.

Et pendant ce temps l’oiseau respire et chantonne.

Ecrire

by florencebenedettigall

Je lis  ce matin un  riche entretien: Martine Renouerez questionne Elke de Rijcke sur l’écriture.J’en relève un extrait, le reste se trouve sur le Poezibao, de Florence Trocmé, du 24 mai .

« Je pense qu’écrire est une question de donner forme à la subjectivité. Par sa précision, et par l’appel qu’elle lance à l’imaginaire et à la parole, l’écriture est constitutive d’un certain soi. Elle me permet, dans la dynamique et la turbulence de la vie, dans la traversée qu’est la vie, de me saisir, ou de saisir cette vie en moi, car forcément, écrire est toujours une interaction entre un sujet en train de se constituer et un monde qui lui aussi est toujours en train de se constituer. Ecrire est donner forme à une subjectivité qui ne cesse de se constituer, d’être en métamorphose. Un sujet qui vit a besoin d’une certaine solidité, parfois difficile à réaliser, mais néanmoins nécessaire. L’activité artistique peut procurer une forme de solidité parce qu’elle est constitutive d’un univers où le sujet peut avoir une certaine saisie sur la/sa vie. (…)  »

Oui, la traversée le mouvement les forces les transformations les disparitions les mouvances le flux, et en même action   l’objet, solide, paquet de mots organisés, forme sortant de l’argile, image multiple fixée.

Oui, donner forme à la subjectivité. Oui, donner forme. Oui, donner. Oui.

encore la mer

by florencebenedettigall

Sur la large terrasse, au dessus des vagues d’herbes violemment coupées en un rien de temps par une machine fulgurante et assourdissante, je savoure le silence revenu:  l’odeur pénétrante,  les courbes d’or et de gris légers , et les perspectives mouvantes du grand pré transformé me tiennent en suspens,  au bord, au dessus …et me renvoient à ces temps de grâce, rocher  personnel au dessus d’une mer aux mille changements, arbre surplombant les brumes paralysantes,  voix de vie couvrant des bruits chaotiques , geste dépouillé se dégageant des ombres.

Je retrouve alors, par le hasard des cheminements de lecture, les phrases claires de  Joël Vernet :

« La poésie est le lien indicible avec le vivant. Elle n’est pas la vie mais elle en est le chant. C’est cela que je ressens de la terrasse où j’écris face à la mer, à la baie silencieuse de l’aube qu’aucun navire ne déchire, pas même une barque. L’horizon n’est pas un autre seuil possible que nous aimerions franchir. Le seuil commence ici sous le feu des regards. La lumière d’un brin d’herbe nous convie à la contemplation. Les hommes ont-ils fermé les yeux, ont-ils laissé s’effacer la Présence? Attendent-ils la colère, la rage de l’Histoire ? lL’oiseau, sur le ponton, nourrit mes rêveries . (…)

La balançoire suspendue à la branche de l’olivier suffit à m’enchanter le coeur, ainsi que l’échelle de bois qui nous permet d’accéder à la terrasse blanche d’où l’on voit la mer, c’est à dire la paix. »

Le texte se poursuit dans la lumière  des lieux et de l’écriture. Il faut lire en entier ce texte du large: « Nous ne voulons pas attendre la mort dans nos maisons. »

Le chant les mots

by florencebenedettigall

« Et nos mots sont pareils à un bateau

dans les glauques profondeurs de la mer

 

Sur les algues emmêlées de nos voix

glisse la paume paisibles des eaux _

 

Une barque a quitté le corps de la nuit

peu de mots, peu de gestes, peu de sommeil _

le vent vif du petit matin

la vie toujours inachevée _

 

Si tu peux toucher ce rien de clarté

lisible parfois au creux de la main _

 

Qu’y-a-t-il d’autre dans nos langues qui s’usent,

se désagrègent si vite pour que nous apercevions

sous la dalle friable son acte infondé ?

Greffes, prolongements, échos défaits, 

la nudité même érodée, 

sentirons-nous sous nos muscles le clair

mutisme de l’os et le vif du fleuve ? « 

 

Je relis, je me relie, bribes de Monastère, de Lorand Gaspar .

le fil vertical

by florencebenedettigall

Balcon au dessus du pré, maisons effacées dans la brume, et la lumière s’installant dans les dentelles des herbes …être là, verticale, au dessus,  et minuscule, en attente,

et la mer revient, installée au coeur même de l’instant ,

et je retrouve un Autre, immobile aussi, en pleine réception de vie.

 

« Il se tient debout

face à la mer

les yeux fermés

on dirait depuis toujours

comme s’il attendait

que telle une sève

la lumière monte

d’on ne sait quel fonds_

comme s’il avait compris

que ni les mots

ni les rayons

ne suffisaient

pour voir vraiment_

 

tôt le matin une mer sans un pli

peau tendue d’un immense fruit mûr

qu’ouvrent de la base au sommet les bras

que lentement écarte le nageur_

 

Loin du rivage un pêcheur immobile

debout sur les eaux, sa main droite tient

pareille à celle de l’aurige à Delphes

un fil rompu le liant par-delà

le temps et la brume à l’insaisissable _

Extrait de La Maison prés de la mer, de Lorand Gaspar.

La soupe prébiotique

by florencebenedettigall

Je surveille ma glycine, sous ma fenêtre, s’effondrant sur elle même, ayant brisé son support, et en pleine activité printanière.

Gousses anciennes tordues, éclatées, certaines encore fermées, et sur les mêmes rameaux, bourgeonnement actif, d’un jour sur l’autre évolution des formes, préfiguration de couleurs, le vert et le mauve en futur déjà perceptible, et  surtout évidence d’une vitalité incroyable.

 

 

Et j’apprends que la glycine (abréviations IUPAC-IUBMB, Gly et G) a été identifiée dans la trainée de comètes , en particulier dans la queue de la comète 67P/Tchourioumov-Guérassimenko, étudiée par Rosina, installé sur la sonde Rosetta.

Glycine, acide aminé non volatile, présent dans la queue de la comète…. donc  présent dans la glace cométaire : « cette découverte renforce l’hypothèse selon  laquelle la vie pourrait s’être formée sur terre grâce à l’apport de molécules d’origine extraterrestre dans « la soupe prébiotique », d’autant que les capteurs de la sonde Rosetta ont aussi détecté du phosphore, élément constitué de l’ATP, moteur énergétique cellulaire essentiel pour le vivant sur Terre »

ceci tiré d’iun article de Wikipédia.

Hier soir un film sur Rosetta justement m’a fait découvrir ceci. Je revois la chercheuse annonçant triomphante la présence de GLYCINE dans la queue de la comète étudiée.

Et moi, dans mon petit coin, rêvant devant mon amie envahissante , accrochée au balcon, je répète GLYCINE VIE GLYCINE signe de vie. Gly G.

et je signe.

et bientôt

by florencebenedettigall

Sortis du gel des neiges des eaux d’hiver, les quelques prémisses de bourgeonnement nous tiennent vers demain. Et le foisonnement  est inévitable.

L’attente de la couleur, le même mystère de la suite.

Mauve, peut-être mauve, comme la folle qui viendra envahir le balcon, le mur, la maison. La glycine …Premiers départs sur le tronc torsadé, premières pousses issues de branches amputées, premières ébauches de grappes, croquis d’arabesques grimpantes, première espérance de la couleur, et déjà le parfums devine, et les complaisances futures, les envahissements incontrôlables, tels une musique qui glisse, fine phrase s’amplifiant devenant vagues et vagues encore, de plus en plus vivante, de plus en plus présente …

Mais non le présent est immobile et vide de mots.

Attente.