Mots de glycine

les traces

by florencebenedettigall

Elle disparaîtrait dans ce mouvement, suivant les traces inconnues sur ce haut plateau enneigé . Une brume immobile ne lui permettrait plus les trouées en étages des variations du paysage,  les repères, les perspectives. Seules les traces régulières d’une vie insaisissable lui donneraient le mouvement, telles des mots répétés écrits retrouvés dans  le silence . Avançant selon cette lente cadence, elle pourrait à tout instant se dissoudre dans l’épaisseur de l’air,  s’épuiser en enfoncement neigeux, et se fondre dans les traces étranges. Nulle voix ne saurait l’atteindre. Vers les lointains.

Pour le moment elle avançait.

le livre rêvé

by florencebenedettigall

« Une heure de fin d’après-midi. Il est seul, là-haut, au sommet d’un pré, étendu dans l’herbe grasse où paissent des moutons, les deux mains ramenées sous la nuque. Il regarde glisser les beaux nuages. Sans le vouloir, il écrit enfin le livre tant rêvé, sans même tracer le moindre signe. Tout grand livre est invisible. Il se croit un géant. Il ferme les yeux un court moment et ce qu’il voit soudain, dans les feuillages, le bouleverse, lui arrache un cri: une lumière inégalée, à la beauté ineffable, est en train d’écrire à sa place, dans les feuillages roux, le plus beau livre qui soit. Il n’en croit pas ses yeux. Il voudrait toucher cet or insaisissable. Un instant, l’éternité a brûlé entre ses doigts. Une joie inconnue lui a déchiré la poitrine. »

 

Le grand voyageur qu’est Joël Vernet , trouvant dans un pré de son monde d’enfance, Margeride ou autre campagne la plénitude du livre rêvé.

Ce texte est le dernier paragraphe du petit livre dépliant « L’instant est un si bref éclat », accompagné d’encres de Jean-Gilles Badiane.

creuser le silence obscur

by florencebenedettigall

déjà glissée dans le silence des galeries souterraines, déjà confusément dévorant l’obscurité, je délire de  fantasmes confus ..

La reprise du livre de Reclus me relie à la réalité de la terre, du ruisseau, des cavernes, et son texte, avec sa solennité un peu  emphatique , non, respectueuse de l’objet de son écriture, me comble.

« Quelques pas ont suffi, et l’on est déjà transporté dans un autre monde. On se sent tout à coup saisi par le froid et par un froid humide ; l’air est stagnant, où les rayons bien- aimés du soleil ne pénètrent jamais, a je ne sais quoi d’aigre, comme s’il ne devait pas être aspiré par des poumons humains; la voix de l’eau se répercute en longs échos dans les cavités sonores, et l’on croirait entendre les roches elles-mêmes pousser des clameurs, les unes retentissant au moins, les autres sourdes et glissant comme des soupirs dans les galeries. Tous les objets prennent des proportions fantastiques ; le moindre trou que l’on voit s’ouvrir dans la pierre semble un abîme, le pendentif qui s’abaisse de la voûte a l’apparence d’une montane renversée, les concrétions calcaires entrevues ça et là prennent l’aspect de monstres énormes ; une chauve-souris qui s’envole nous donne un frisson d’horreur.« Histoire d’un ruisseau,  IV, La grotte.

Dans mon imaginaire, c’était silence, lui, le géographe, il remplit sa grotte des musiques de l’eau.

silence dans les espaces souterrains

by florencebenedettigall

Des cheminements internes, intimes, secrets, des sommeils confiants, des zones neutres et sans lumière, les mots peu à peu tentent de se réorganiser en filaments et ruisseaux hésitants. A l’intérieur même d’une matière étrange en pleine évolution. Tout cela, _mon écriture_, hésitant à prendre forme et présence ici.

Et pourtant me voilà relancée, grâce à un spectacle étonnant, dans la lecture de textes d’Elisée Reclus. Le spectacle « Cercle, cheminer à la surface d’un globe » créé par le Théâtre du loup de Genève, présente (rend présent, vraiment) la représentation géographique, cartographique, nourrie de textes d’Elisée Reclus, John Berger et Kenneth White.

Et me voici relisant L’Histoire d’un ruisseau.

« La ligne droite une pure abstraction de l’esprit, et comme le point mathématique, autre chimère, n’a d’existence que pour les géomètres. Dans les profondeurs des cieux, le soleil, les satellites, les comètes, tourbillonnant en rondes immenses; sur notre boule planétaire, emportée comme toutes les autres dans une spirale d’ellipses infinies, les ouragans, les trombes, les moindres souffles  de l’atmosphère se propagent en tournoyant ; les eaux de la mer se plissent et se déroulent en lames arrondies; toutes les formes organiques, animaux et plantes, n’offrent dans leurs cellules et leurs vaisseaux que des surfaces course et des sinuosités ; même les durs cristaux, regardés à travers le microscope, n’ont plus ces plans réguliers, ces arêtes inflexibles qu’ils ont sous  notre oeil nu : les dents ,les flèches, les spicules, les stries des minéraux et  des organismes infiniment petits révèlent les molles ondulations de leurs contours sous le regard de l’instrument qui les scrute. Partout où se produit un mouvement, dans la pierre aussi bien que dans les autres corps et dans l’ensemble des mondes, ce mouvement, résultant de  plusieurs forces, s’accomplit suivant une direction curviligne. «    (chapitre 9,  Les sinuosités et les remous. )

Certes, Reclus ne pratiquait pas l’haïku. Sa belle prose équilibrée suit les détours des démonstrations et des convictions, et réclame la voix, une bonne diction en mouvement, portée par un souffle bien entretenu. Peut-être aujourd’hui n’écririons nous pas ainsi …et pourtant la lecture à voix haute de tels flots est  un plaisir.Les comédiens du spectacle, David Gobet et Nora Steinig nous l’ont donné, récitant des grandes phrases tournoyantes au dessus de l’Arve sombre, derrière leur théâtre.

 

 

Je glisse et confie

by florencebenedettigall

Je glisse un petit message évident et fort, et le confie à cet arbre de mots que nous constituons ensemble, refuge de vie, lieu de respiration. Il m’est transmis par l’amie H, qui elle l’a reçu d’Anne-Laure H-Blanc :

 » La nature entendue comme un interstice. Dans son image la plus claire, comme l’arbre dont les branches encadrent un espace. C’est là que se réfugient toute la crainte et les tremblements dans cet espace préservé, de façon toujours fragile et instable comme un interstice. »

Anne-Laure l’ a reçu de Per Kirkeky, et l’a magnifié dans son exposition  Interstice ….

Les parcours, les relais, les cheminements se retrouvent, résonnent, et nous tiennent vivants. Dans le bonheur des transmissions , des croisements de chemins, et des échos évidents.

 

Et me reviennent  présents, frémissants, vibrants, les arbres que peint inlassablement Alexandre Hollan, dans sa campagne languedocienne.

Interstice au pays Toraya

by florencebenedettigall

Près d’un village du pays Toraya situé dans une clairière, on m’a fait voir un arbre particulier. Remarquable et majestueux, il se dresse dans la forêt à quelques centaines de mètres en contrebas des maisons. C’est une sépulture réservée aux très jeunes enfants venant à mourir au cours des premiers mois. Une cavité est sculptée à  même le tronc de l’arbre. On y dépose le petit mort emmailloté d’un linceul. On ferme la tombe ligneuse par un entrelacs de branchages et de tissus. Au fil des ans, lentement, la chair de l’arbre se referme, gardant le corps de l’enfant dans son grand corps à lui, sous son écorce ressoudée. Alors peu à peu commence le voyage qui le fait monter vers les cieux, au rythme patient de la croissance de l’arbre.

Je lis ces lignes magnifiques dans le livre de Philippe Claudel, au tout début,  L’Arbre du pays Toraya.

entre

by florencebenedettigall

Bien sûr le mot INTERSTICE  traine d’innombrables autres mots.

Mais lui se tient fortement: se tenir entre ….inter stare.

Bon, dans un dictionnaire, cet espace, cette fente, ce lieu  intermédiaire se trouve entre INTERSTELLAIRE et  INTERTROPICAL ….et me voilà cherchant un lieu où me poser dans les étoiles, ou vers les tropiques, et je voyage.Dans un autre entre INTERSECTION et INTERURBAIN. Géométrie et circulation ne me plaisent pas vraiment. En fait pour moi, mot de relation, mot d’équilibre, mot discret qui me convient, davantage que péninsule, ou promontoire ou sommet. Par contre proche de COL, bien attirant.

Me voilà prête à me glisser dans un interstice, à retenir ma respiration, à écouter, me nourrir et me réaliser. En toute discrétion, bien sûr. Refuge peut-être aussi, pour moi, pour d’autres.

Inter, entre, entrons.

Interstice

by florencebenedettigall

Dans mes balbutiements d’écriture sous l’écorce, entre le corps de l’arbre et l’air extérieur, me vient le mot magique qui va m’amener à écrire, le mot INTERSTICE.

Je me glisse dans l’interstice, et ma petite vie s’installe là pour un temps.

Il faut vraiment être zinzin pour envisager tel séjour, tel enfermement, telle osmose peut-être, mais je m’y glisse  avec désir et confiance.

J’en connais une qui brode de soie le parcours labyrinthique des vers dévoreurs du bois, j’en connais un qui s’installe des jours entiers dans la présence d’un arbre et qui après dessine,  l’aventure se partage. Je m’y glisse en douceur.

L’invention de la tige

by florencebenedettigall

Par un de ces sauts imprévus je retombe sur des merveilles de Lorand Gaspar:

 » ce que j’aimais par-dessus tout

clarté d’herbes du bonheur fragile

c’était en somme l’invention de la tige

poussée téméraire, vulnérable

occupée seulement à croître. »

C’est une strophe de  » Le  jardin de pierres  » Le poème entier est bonheur, vie jaillissant des pierres, mots giclants de vie, silences chantant dans la roche…

J’ai repris aussi  avec bonheur  « Approche de la parole » et ne fais que venir et revenir auprès de ces phrases nourrissantes, moi qui sors d’un grand mutisme éprouvant.

« Il y a une veine d’énergie qui est langue, qui chemine continue depuis les dispersions cosmiques et plissements géologiques aux tissages de la vie, aux mouvements les plus abrupts de l’imagination et du chant. Lorsque la voix s’y découvre, mouvement inséparable, c’est comme si elle reconnaissait un visage, une modulation, un rapport  fondamental proposé par le monde; comme si notre langue charriait toutes nos architectures de pierres et e vents, soudain du présent plongeait   aux âges sans mémoire, reconnaissait son acte inconnu. Se reconnaissait;

Au seuil de ce jour indécis: le poète avec son maigre paquet. Mis à nu en ce désert. Et nu à crier et désert à en perdre le sens. »

Briser ici ainsi ce courant est  maladroit, il faut suivre ce courant, et respirer avec lui.

SOL ABSOLU et AUTRES TEXTES, nrf, poésie Gallimard.

Et lire ces textes intenses, comme on déchiffre dans une roche le travail de l’eau et la respiration du temps.

En attente

by florencebenedettigall

Mon kesa de nuages de glycine est en attente, peut-être rêve se dissolvant dans le flux informe des jours des nuits et des mois, peut-être mystérieusement en train de chercher dans le secret la forme des lettres et des mots.

Je retrouve dans le très beau livre « Manteau de nuages » l’origine de ce vocable:

 » En japonais, moine se dit unsui, ce mot signifie nuage et eau, image de l’impertinence de tout étre, de la transformation de chaque phénomène, de la sereine liberté de l’immensité du ciel. Ainsi va le moine, portant sur son manteau le symbole de sa vie: kesa, manteau de nuages. »

texte de M.Rennie Pecqueux Barboni, trouvé dans le livre catalogue d’une exposition de Kesas japonais , au Musée des Tissus de Lyon, décembre 1991.