Mots de glycine

juste des arabesques

by florencebenedettigall

Temps chargé, actualité lourde en problèmes, le sentiment d’être inutile inconscient vain.

Je sors pour chasser ce sentiment d’impuissance, et vlan, me voici embarquée dans bien autre chose: ballet, incroyable ballet, arabesques sans rupture, grandes courbes, vers le ciel, vers la terre,  tempo si vif, si décidé, impossible de faire autre chose que suivre des yeux les mouvements rasants et célestes des martinets. Est-ce annonce de leur départ? est-ce rassemblement  festif ? leur langage m’échappe mais me séduit. Nul cri pour accompagner, juste le sifflement léger des ailes. Je m’émerveille, je laisse tous les poids du monde, et je les suis.

couper court

by florencebenedettigall

« Un pas vers le moins est un pas vers le mieux  » a dit Nicolas Bouvier . A qui pensait-il en avançant ce beau conseil ? à lui même ? aux amoureux des mots  ? peut-être  à une glycine.

Coupe sévère de glycine

by florencebenedettigall

débordements envahissements encombrements les mots sans cesse avancés développés déformés insensés incontrôlés, et  dans l’aigu de l’envaguement la nécessité de

trancher

sans procès

pour juste

ne pas étouffer.

 

Glisser

by florencebenedettigall

Glycine se glisse, glycine trouve délice à se glisser le long d’un support qu’elle s’est trouvé.

Oui c’est bonheur de se glisser dans la création d’un autre,  c’est confortable et audacieux, on est porté, mais l’audace consiste à garder sa propre respiration, fortement.

Dans son roman  » Echapper », Lionel Duroy s’est glissé dans une histoire, un paysage, un peintre, une oeuvre, à ses propres risques. Le livre très personnel résulte de séries de glissements à l’intérieur d’un autre. Et nous lecteurs nous glissons dans son histoire, attachante et dramatique, et sur un toboggan nous nous glissons  dans le livre de Siegfried  Lenz, auquel il nous renvoie,  » La leçon d’allemand », et plus encore dans la vie d’un peintre, double fictif d’Emil Nolde. Son histoire, ou plutôt une partie, celle, terrible, où il subit des ordres hitlériens, l’ interdiction de peindre. Lenz nous fait vivre ce drame de la création à travers un enfant;  tout au long du volumineux roman, nous sommes avec ce gamin Siggi, fils du policier qui doit faire respecter l’interdiction.Nous lecteurs nous approchons de Nolde, non, de Nansen, par l’intermédiaire de Lenz, oui, et de Lionel Duroy, mais aussi de ce gamin, qui est peut-être notre part d’enfance partagée.

Jeu de glissements de personnalité, emprunts, jeu comme au théâtre, ou  jeu d’enfants: « Toi tu serais le peintre qui fait gicler ses couleurs pour peindre un bois, des fleurs, une femme … » et » moi je serais le gamin qui veut entrer dans ce monde qui le fascine »  « et moi je serais le policier » « et moi le voyageur qui retrouve le moulin dont on parle »  » et moi je serais l’envie de créer »  » et moi, l’envie de raconter comme si c’était vrai… »

Le roman de Lenz est d’une richesse étonnante Me reviennent  dans leur intensité, certaines pages    (pages 208 et suivantes) , celle où le peintre acculé déchire son aquarelle en cours de création … celle où le policier ravi  embarque comme preuve les morceaux déchirés … celle où le  policier déballe à sa femme l’oeuvre en morceaux , fier de sa prise …puis celle où l’enfant en cachette récupère les fragments,  cherche, cherche et,  en un puzzle magnifique, jeux de formes et de couleurs, reconstruit l’oeuvre, la cache, pour la sauver; et pour le lecteur,  c’est le glissement  romanesque:   le paysage se reconstruit, ce coin du Schleswig Holstein,  l’hivernale mer du Nord, et les personnages,  l’ étrange homme rouge et le frère aîné de l’enfant. .  Evidente transposition,  c’est le glissement même de la lecture, ce double, cette reconstruction  dans notre  propre imaginaire, d’une toile qui  alors nous appartient. Et finalement, nous les lecteurs, complices complaisants, sommes embarqués dans semblable aventure.

Il y avait un homme en manteau rouge qui marchait sur les mains sur une plage déserte de la mer du Nord , en plein hiver, en présence du grand frère … il y avait  l’enfant qui révélait et sauvait la scène peinte … il y avait  un grand peintre, et son double…  un premier romancier Siegfried Lenz, et un autre romancier Lionel Duroy qui partit sur ses traces en un autre langage.

A chacun de jouer l’histoire, à chacun de peindre l’histoire. A chacun sa propre histoire.

J’irai voir cette plage, là haut bien au nord de Hambourg J’y trouverai mes mots. Peut-être.

femme ou chien ou autre figure

by florencebenedettigall

A  propos de Giacometti Jean Genêt écrit:

 

Il n’est pas à la beauté d’autre origine que la blessure, singulière, différente pour chacun, cachés ou visible, que tout homme garde en soi, qu’il préserve et où il se retire quand il veut quitter le monde pour une solitude temporaire mais profonde. Il y a donc loin de cet art à ce qu’on nomme le misérabilisme. L’art de Giacometti me semble vouloir découvrir cette blessure secrète de tout être et même de toute chose, afin qu’elle les illumine.

Loin d’une facile conception romantique, cette réflexion de Jean Genêt me convient, d’autant qu’il est parti d’un constat de base placé en premier dans cet Atelier :  Tout homme aura peut-être éprouvé cette sorte de chagrin, sinon la terreur, de voir comme le monde et son histoire semblent pris dans un inéluctable mouvement, qui s’amplifie toujours plus, et qui ne parait devoir modifier, pour des fins toujours plus grossières, que les manifestations visibles du monde.

dans l’atelier

by florencebenedettigall

Temps passé dans l’atelier… à chaque fois je me sens happée par toutes ces  lignes de vie, de création, de partage, que ce soit un atelier familier comme pour moi celui de Livio, ou un lieu inconnu que je découvre en même temps que je découvre l’artiste. Fascination qui rassemble deux démarches que j’aime fort:  la découverte d’un lieu où vit travaille existe un créateur, et le processus même de la création. Comme j’aime voir dans les broussailles une plante se développer,  j’aime entrer dans le lieu où tableau, volume ou texte ou musique sort de ses tentatives de vie, et même si  » l’objet » est terminé, il reste dans les trajectoires des gestes, des outils, des ébauches, des essais, des ratages, des passés, des possibles, dans l’élan créateur qui anime l’atelier ressenti comme un ensemble vital.

Je suis dans un texte qui en ce sens me nourrit très fort:  » l’atelier d’alberto giacometti » , de Jean Genet. Ce texte publié en 1963 vient d’être réédité. C’est un bonheur d’entrer dans ce monde, celui de Giacometti, celui de Genêt,  et le temps partagé dans cet atelier de mots me comble.

déchetterie

by florencebenedettigall

tailler élaguer couper réduire massacrer anéantir puis rassembler tasser entasser transporter transférer perdre se soulager s’alléger oui …pour ne pas être étouffée

dans la benne végétaux mêlés tous sacrifiés méprisés inutiles encombrants insupportables prêts à d’autres transports moignons cadavres ou chairs mourantes, parfois une fleur encore parfois gousse trésor de graines méprisées inutiles sources d’envahissement d’étouffement  de pourriture de démence.

la deuxième floraison de la glycine, la grâce même de ses grappes éparses dans le foisonnement de feuilles fraîches malgré la canicule

et tous les mots jetés inutiles dans la grande benne du temps, peut-être certains dans leurs gousses d’un velours vert tendre garderont-ils jusqu’à leur heure de maturité les graines prometteuses, même dans le fond de végétaux confondus mêlés refusés pilonnés.

Mots de glycine, encore encore, dans l’histoire même d’une vie. Liane labyrinthique indomptable aux racines inquiétantes, aux mélodies et danses imprévues filant secrètement . Les mots glissent et s’affolent. Les mots s’installent et vibrent. Les mots restent vie.

carnet nomade

by florencebenedettigall

L’amie H me donne à  écouter le malheureusement dernier Carnet Nomade de France Culture. Plaisir des découvertes et des rencontres, une merveilleuse émission qui disparait. Et alors que j’étais retournée à Patmos, avec Lorand Gaspar, je m’y trouve avec Antoine Silber, prés de la mer, prés des cyprès, et du monastère, à l’écart du monde;  loin, et pourtant liée à ce pays en souffrance dont nous portons plus que jamais le souci.

« Les cyprès de Patmos » d’Antoine Silber.

Et je reprends le texte intense de Lorand Gaspar, Monastère, dans « Patmos et autres poèmes »

 

Peut-être une faille qu’ouvrait

Dans le flanc rocheux le silence

 

souffle qui fut de toujours

poumon clair d’esprit dans la pierre

 

levant le pain très blanc d’un cri

dans le corps sombre des basaltes

 

et après cet essentiel cadre, le chant nocturne venant du monastère:

 

un son qui t’accompagne, une lame d’éclair

deux heures du matin quelque part dans l’espace

syllabes de lueurs, bougies qui dérivent

le chant est un tortueux labyrinthe

creusé dans les corps solitaires –

nous conduira-t-il jusqu’à l’aube ?

 

Je navigue sur ce chant et rejoins la fin de ce texte envoûtant :

 

Nous sommes les eaux de l’immobile voyage

les faîtes et les creux du temps

serrant la barre du cri sur le ventre –

 

dans les labours de mer des ombres blanches

fous, pétrells, frégates, fulmars

fouillent l’écume des eaux déchirées –

Oiseau de mer nous devenons, près du monastère, à Patmos, avec les flots.

 

bien sûr qu’on peut y être aussi

by florencebenedettigall

« Le bruit de l’eau qui roule dans les pierres

sons brodés par nuit calme sur la mer

ces langues que j’ignore et qui me parlent

 

j’ai sur ma table à portée de main

des cailloux longuement travaillés par la mer

les toucher, c’est comme si les doigts

pouvaient parfois éclairer la pensée  »

La nuit ici caniculaire s’est doucement transférée dans  » La maison près de la mer », rivage  grec libre de tout tumulte humain , porteur de tant de rêves

SI beau est ce texte de Lorand Gaspar que je ne peux que le suivre:

« tôt le matin une mer sans un pli

peau tendue d’un immense fruit mûr

qu’ouvrent de la base au sommet les bras

que lentement écarte le nageur_

 

Loin du rivage un pêcheur immobile

debout sur les eaux, sa main droite tient

pareille à celle de l’aurige à Delphes

un fil rompu le liant par-delà

le temps et la brume à l’insaisissable_ »

Oui , juste une petite maison sur le rivage pour entendre la mer et rejoindre le pêcheur… et nager loin, par -delà…

sinon, prendre entre ses doigts le galet grec ou breton, gris, blanc,  ocre ou bleuté, et le laisser raconter une histoire.

comme si on y était

by florencebenedettigall

  » d’abord le bruit continu de la mer

musique où le silence aussi s’entend

_celui qui étoffe le moindre son_

tant de langues dans les arbres, les vents

tant de sons clairs qui déploient l’étendue

tiou-tiou-ti…tchrr tac-tec tsi …

que l’esprit garde dans un doux duvet d’ailes … »

matin immobile déjà étouffant ici, et il suffit d’un si léger souffle-duvet pour que viennent un autre monde  en moi prêt à émerger… grâce aux mots d’un autre.

C’est un extrait de « La maison près de la mer » de Lorand Gaspar.